La représentation de l’Orfeo de Rossi par l’Ensemble Pygmalion restera longtemps dans les mémoires du public de l’Adelaide Festival

Ensemble Pygmalion Orfeo de Rossi
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Le public de l’Adelaide Festival a assisté cette semaine à un évènement extraordinaire : la représentation de l’Orfeo de Luigi Rossi, chef-d’œuvre baroque longtemps oublié, magnifiquement remis au goût du jour par l’Ensemble Pygmalion sous la direction de Raphaël Pichon. Présentée sous forme de concert mais débordant de talent théâtral, cette première australienne a prouvé qu’un opéra du XVIIe siècle peut encore susciter de vives émotions et éveiller la curiosité près de quatre siècles après sa débuts à Paris. L’Ensemble Pygmalion a donné trois concerts différents dans le cadre de ses représentations exclusives à l’Adelaide Festival au cours de cette semaine, les autres étant Bach : Good Night World et les Vêpres de Monteverdi.

Ensemble Pygmalion Orfeo de Rossi
Photo: Ckaudio Raschella

Le mythe d’Orphée (Orfeo en italien) et de son amour perdu, Eurydice, explore depuis longtemps les forces profondes de l’amour et de la mort qui façonnent la vie humaine, inspirant les artistes et le public depuis des milliers d’années. Lorsque l’Orfeo de Luigi Rossi a fait ses débuts à Paris en 1647, il est devenu l’un des premiers opéras écrits spécialement pour la cour française. Commandé par le cardinal Mazarin pour faire découvrir le théâtre musical italien à Paris, l’œuvre mêle la tragicomédie musicale romaine à la grandeur de l’art scénique français, contribuant ainsi à définir la jeune forme artistique qu’est l’opéra français.

 

Rossi a composé Orfeo à une période de profond deuil personnel après la mort de sa femme, Costanza, et ce chagrin confère à la partition une intensité émotionnelle saisissante. Contrairement aux versions ultérieures, plus rédemptrices, de l’histoire d’Orphée, l’opéra de Rossi se termine dans l’ombre : brisé par la perte et refusant les consolations de la vie terrestre, Orphée est consumé par les forces mêmes qu’il ne peut vaincre. Il en résulte une réflexion émouvante sur l’amour, l’art et la fragilité de l’esprit humain.

 

La production originale à Paris était un spectacle extravagant mettant en scène les machines scéniques révolutionnaires de Giacomo Torelli et les célèbres 24 Violons du Roi, l’un des premiers orchestres permanents d’Europe. D’une durée de six heures, la représentation a laissé le public bouche bée. Pourtant, après ces débuts éblouissants, Orfeo a disparu de la scène pendant près de trois siècles, pour ne revenir qu’en 1982 avec une reprise à La Scala.

 

Aujourd’hui considéré comme un jalon de l’époque baroque, l’Orfeo de Rossi fait le pont entre les traditions lyriques italiennes et françaises tout en mêlant ombre et lumière, tragédie et comédie. Cette première australienne offre une occasion rare de redécouvrir un chef-d’œuvre longtemps oublié, interprété avec une sensibilité et une passion sincères sous forme de concert.

 

L’interprétation de Raphaël Pichon apporte une touche contemporaine rafraîchissante. Le choix de la distribution transforme cet Orfeo en une sorte de twist où les genres s’entremêlent, plusieurs rôles masculins étant chantés par des femmes et certains rôles féminins par des hommes. La performance aiguë de William Shelton dans le rôle de la nourrice d’Eurydice et l’interprétation ironique de Dominique Visse dans le rôle d’une femme âgée ajoutent des moments d’esprit et de légèreté à cette histoire autrement sombre. Eurydice et Orphée ont tous deux été interprétés par des femmes : Julie Roset et Xenia Puskarz Thomas respectivement.

 

Depuis son podium, Pichon dirige avec une énergie électrisante, façonnant un son majestueux à partir de son ensemble de 18 musiciens, de son chœur de 20 voix et de ses 16 interprètes. Sa complicité avec les musiciens est magnétique, et nous nous sommes parfois surpris à nous concentrer davantage sur lui que sur les chanteurs sur scène.

 

Les spectateurs peu familiers avec les instruments de musique ancienne ont pu découvrir un éventail visuel et sonore fascinant : la viole de gambe (un instrument à cordes frettées tenu entre les jambes), les cornets (instruments à vent courbés avec des trous pour les doigts et des embouchures bourdonnantes), les sacqueboutes (précurseurs du trombone avec des tubes plus étroits) et les théorbes (luths massifs avec des cordes en boyau et des cordes graves prolongées). Ces timbres, si rares aujourd’hui, confèrent à la représentation une texture hors du commun qui convient parfaitement au sujet mythique de Rossi.

 

L’ensemble des interprètes, le chœur et l’orchestre étaient parfaits. Chaque chanteur a apporté à son rôle à la fois une brillante technique et une profondeur émotionnelle, créant ainsi une interprétation cohérente et sincère. Le chœur s’est magnifiquement fondu avec l’ensemble instrumental, ses voix ajoutant richesse et texture à la partition expressive de Rossi. Ensemble, ils ont su capturer le drame et l’émotion d’Orfeo avec sincérité et passion, rendant cette expérience vraiment mémorable.

 

Même sans décors ni costumes somptueux, l’Ensemble Pygmalion a utilisé l’Adelaide Town Hall de manière imaginative. Les chanteurs et les membres du chœur sont apparus dans toute la salle, parfois placés dans le balcon, créant un son enveloppant, presque céleste. Le résultat a été une expérience de concert à la portée théâtrale et à l’impact émotionnel.

 

Malgré l’excellence musicale sur scène, un incident regrettable a troublé la soirée. Les surtitres ont mal fonctionné pendant les deux premiers actes, parfois en retard sur les chanteurs, parfois disparaissant complètement. Beaucoup dans le public espéraient que le problème serait résolu pendant l’entracte, mais il n’a fait qu’empirer dans la seconde partie. Deux scènes entières de l’acte III n’ont pas été traduites, ce qui a rendu difficile pour le public de suivre le drame. Il est décevant qu’un tel problème technique, qui s’est produit à plusieurs reprises lors d’événements organisés dans le cadre de l’Adelaide Festival ces dernières années, continue de se produire.

 

La représentation de l’Orfeo de Rossi par l’Ensemble Pygmalion est une fusion inoubliable entre érudition et passion, une redécouverte à la fois ancienne et étonnamment fraîche. Sous la direction inspirée de Raphaël Pichon, le chef-d’œuvre longtemps méconnu de Rossi a brillé par sa vérité émotionnelle, sa précision musicale et son imagination théâtrale. Même sous forme de concert, il a rappelé avec brio pourquoi le mythe d’Orphée continue de résonner à travers les siècles.

5 CROISSANTS

Matilda Marseillaise était l’invitée de l’Adelaide Festival

 

L’Ensemble Pygmalion a désormais terminé sa saison à l’Adelaide Festival. Lisez notre interview avec Pierre Gallon, claveciniste de l’Ensemble Pygmalion, ici : Partie 1 et Partie 2

 

Pour une autre représentation française, vous serez peut-être intéressé par l’incroyable actrice Isabelle Huppert sur scène dans Mary said what she said, dont il reste trois représentations : aujourd’hui samedi 7 mars à 15 h et 20 h, et demain, dimanche 8 mars à 14 h.

 

Avez-vous déjà vu une représentation de l’Orfeo de Rossi ?

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